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Conférence du Père CANTALAMESSA sur la Beauté


Invité par le journal "Famille Chrétienne" qui fêtait ses 30 ans à Chartres, le Père CANTALAMESSA a donné une conférence aux jeunes le soir du 6 décembre à l'église St Aignan.
 

 
P. Raniero Cantalamessa, ofmcap.
DISCOURS AUX JEUNES SUR LA BEAUTE

Chartres 6 Décembre 2008

1. Eros et beauté
 
Je parlerai d’espérance plus tard à l’assemblée générale à laquelle les jeunes sont aussi invités. J’ai donc décidé de vous entretenir sur un thème qui n’est pas moins attirant et important pour les jeunes: la beauté. Chartres et le lieu idéal pour un tel discours puisqu’ici tout  nous parle de beauté
Je n'entends pas affronter le thème de la beauté d'un point de vue essentiel et métaphysique : Qu'est-ce que le beau en soi ? Dans quel rapport est-il avec le vrai et le bon ?, mais d'un point de vue existentiel. Je voudrais, en d'autres termes, réfléchir sur l'expérience que nous faisons de la beauté. De cette expérience, c'est un aspect bien précis que je voudrais mettre en lumière. Non pas la beauté des mers et des couchers de soleil ou de vitraux, mais la beauté du corps humain, de l'homme et de la femme. C'est elle qui génère l'eros, une des grandes forces qui font bouger le monde, si ce n'est la plus puissante d'entre toutes. La beauté de la mer et des couchers de soleil n'est pas érotique, l'autre, oui, avec tout ce que cela comporte, comme nous le savons.
Dans la mesure où la publicité et le spectacle reflètent l'esprit, les goûts et les attentes d'une époque, ce type de beauté que j'ai appelée érotique semble être la valeur la plus recherchée, le grand « objet de culte » dans les sociétés du bien-être. Il suffit de penser aux défilés de mode, aux calendriers de nus, et au rôle attribué à la femme dans le monde du spectacle et de la publicité. L'homme moderne « doute du vrai, résiste au bien, mais est fasciné par le beau  ».
 
2. Ambiguïté de la beauté
 
Nous connaissons les paroles que Dostoïevski met dans la bouche de l'un de ses personnages préférés, l'Idiot : « Le monde sera sauvé par la beauté. » Mais cette affirmation est suivie d'une question : « Quelle beauté sauvera le monde  ? » Il est clair, pour lui aussi, que toute beauté ne sauvera pas le monde ; il y a une beauté qui peut le sauver et une beauté qui peut le perdre.
« Dieu - écrit Evdokimov - n'est pas le seul à se revêtir de beauté, le mal l'imite et rend la beauté profondément ambiguë . » En cela, il y a eu une évolution dans le passage du Moyen Âge à l'époque Moderne. Au Moyen Âge, on avait la conviction que le bien est beau et que le mal est laid ; plus maintenant. Le démon, qui était représenté dans les arts figuratifs et dans la poésie (Dante !) de manière grotesque ou monstrueuse, commence, à partir d'un certain moment, à être représenté d'une manière belle, ou au moins d'une manière mélancolique et poétique. En poésie, à partir de Milton, le démon revêt un aspect de beauté déchue. La beauté n'est plus un attribut exclusif du bien.
Un signe de l'ambiguïté de la beauté est que, parallèlement à son exaltation, la culture moderne en a un refus explicite : on découvre une vraie « insulte à la beauté », à tel point que l'on peut parler de la mort de la beauté, comme on a parlé de la mort de Dieu. Comme ceux qui se sont exprimés sur la beauté ont presque toujours été exclusivement des hommes, le mépris de la beauté s'est traduit en mépris de la femme. Dans les pères de la poésie moderne on trouve des passages terribles à ce sujet : « Mais, ô Femme, monceau d’entrailles …  »
En peinture, un artiste montre des oiseaux monstrueux s'aventurant sur le corps d'une femme, comme sur une charogne. D'aucuns ont défini certaines femmes célèbres de la peinture abstraite comme « les cadavres de la beauté  ».
C'est la beauté en tant que telle (pas seulement celle de la femme) qui est ainsi démystifiée et outragée. On connaît bien le début de recueil de poésies de Rimbaud, Une saison en enfer : « Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. Et je l'ai trouvée amère. Et je l'ai injuriée. » Cette attitude conduit à la représentation provocatrice d'objets anti-esthétiques, tels qu'urinoirs et autres objets du même genre, parvenus même dans certains musées.
Quelle est la cause de cette ambiguïté ? La réponse traditionnelle est : le péché. Mais si l'on s'en tient au récit biblique, l'ambiguïté de la beauté n'est pas seulement l'effet du péché, mais aussi la cause. Ève fut justement séduite par la beauté du fruit défendu, quel qu'en soit le sens en dehors de la métaphore. Ève vit que le fruit « était bon à manger et séduisant à voir » (Gn 3, 6). Il était esthétiquement beau. L'homme ne se détacherait pas de Dieu s'il n'était attiré par les créatures. Des deux éléments présents dans tout péché : le détachement de Dieu et l'attachement aux créatures (aversio a Deo et conversio ad creaturas), le second précède psychologiquement le premier.
Il existe donc une cause antérieure au péché lui-même. L'ambiguïté de la beauté tire ses racines de la nature composite de l'homme, faite d'un élément matériel et d'un élément immatériel, de quelque chose qui le porte vers la multiplicité et de quelque chose qui tend à l'unité. C'est le même Dieu qui a créé l'un et l'autre ensemble, en unité profonde, « substantielle », pour que, par l'exercice concret de sa liberté guidée par la parole de Dieu, l'homme décide lui-même dans quelle direction se développer : « en haut », vers ce qui se trouve « au-dessus » de lui, ou bien « en bas », vers ce qui se trouve « en dessous » de lui ; vers l'unité ou bien vers la multiplicité.
C'est bien dans cette possibilité d'autodétermination que se trouve la dignité de l'homme et c'est en elle que sa liberté trouve son terrain d'exercice privilégié. En créant l'homme libre, écrit un philosophe de la Renaissance, c’est comme si Dieu lui disait :
« Je t'ai placé au milieu du monde pour que, de là, tu découvres au mieux ce qu'il recèle. Je ne t'ai fait ni céleste ni terrestre ni mortel ni immortel, pour que de toi-même, libre et souverain artisan, tu te façonnes et te sculptes dans la forme que tu as choisie. Tu pourras dégénérer dans les choses inférieures qui sont brutes, tu pourras, selon ton vouloir, te régénérer dans les choses supérieures qui sont divines . »
Cela explique la lutte entre la chair et l'Esprit, et donc le caractère dramatique qui caractérise l'existence de l'homme dans le monde et son rapport à la beauté. Quand la Beauté créée ne sert pas de « tremplin » pour s'élever, par la louange et le désir, à la Beauté incorruptible, on se jette en elle à corps perdu, faisant de sa jouissance momentanée une fin en soi. « Je poursuivais de ma laideur la beauté de vos créatures […], retenu loin de vous par tout ce qui, sans vous, ne serait que néant . »
La beauté créée devient alors la tombe, au lieu d'être le terrain d'exercice, de la liberté, parce qu'elle fait de nous des esclaves, comme on le sait. Pour posséder et jouir de cette beauté, on fait exactement la même chose que pour se procurer de la drogue : on vole et on tue, ou bien on se tue. On concède des circonstances atténuantes aux crimes passionnels parce que l'on reconnaît que la liberté du sujet était particulièrement entamée. L'amour désordonné de la beauté « abrutit », parce qu'il prive l'homme de ce pour quoi il est « homme » : la raison et la liberté.
La littérature nous offre des symboles connus de ces deux types de beauté féminine, celle qui élève et celle qui conduit à la ruine : Béatrice de Dante et Hélène d'Homère. Dans la Bible aussi, l'ambiguïté de la beauté a trouvé des expressions mémorables : d’un côté, dans le Cantique des Cantiques, la beauté qui fait que deux amoureux rivalisent de compliments et de célébrations ; de l'autre, la beauté d'une femme qui amène David à l'adultère et au crime (cf. 2 S 11, 2) ; « La beauté t'a égaré ! », dit Daniel à l'un des deux vieillards qui voulaient faire mourir la chaste Suzanne (cf. Dn 13, 56).
S'arrêter à la beauté créée est considéré, dans la Bible, comme l'essence même de l'idolâtrie, puisqu'elle met la créature à la place du Créateur :
« Oui, vains par nature tous les hommes en qui se trouvait l'ignorance de Dieu, qui, en partant des biens visibles, n'ont pas été capables de connaître Celui qui est. […] Que si, charmés de leur beauté, ils les ont pris pour des dieux, qu'ils sachent combien leur Maître est supérieur, car c'est la source même de la beauté qui les a créés. » (Sg 13, 1-3 ; cf. Rm 1, 20-23)
La baisse de niveau de la beauté spirituelle à la beauté purement matérielle tend à se répéter par la suite à l'intérieur même de la créature et en particulier de la femme. La représentation de la beauté féminine ne se concentre habituellement pas sur le visage, où se manifestent plus clairement l'intériorité, les sentiments, les pensées, en un mot l'âme de la femme, mais sur d'autres parties du corps, toujours les mêmes. Il n'y a pas beaucoup de « Joconde » dans l'art, et à ce rythme, il ne sera même plus possible d'en voir.
La beauté féminine est réduite uniquement à un moyen de séduction (sex-appeal), avec un avilissement grave de la femme elle-même qui finit par être considérée uniquement en fonction de l'homme, comme objet et non comme personne. Dans un film français que j’ai vu récemment pendant un vol en avion et dont je ne me rappelle plus le titre, une femme trahie par son mari prononce une phrase d’une tristesse infinie : « La femme vaut quant le désir qu’elle suscite dans l’homme ».
 
3. Le Christ a sauvé la beauté
 
Saint Paul a écrit :
« La Création […] si elle fut assujettie à la vanité, non qu'elle l'eût voulu, mais à cause de celui qui l'y a soumise, c'est avec l'espérance d'être elle aussi libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu. » (Rm 8, 19-21)
À la place de « Création », on peut mettre, dans ce texte, le mot « beauté » sans altérer en aucune manière le sens de l'affirmation : « La beauté fut assujettie à la vanité et attend d'être libérée. » Pour sauver le monde, la beauté a d'abord besoin d'être elle-même sauvée. La rédemption du Christ s'étend de fait aussi à la beauté, et voyons comment cela s'est produit.
À l'égard du Christ, il y a deux affirmations contradictoires. D'une part, il est vu comme « le plus beau des enfants des hommes » (Ps 45, 3), comme « le resplendissement de la gloire divine » (He 1, 3) ; d'autre part, on lui applique ces paroles du Serviteur souffrant : « Sans beauté ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits, […] comme quelqu'un devant qui on se voile la face. » (Is 53, 2-3)
L'explication de la contradiction est simple : Jésus a sauvé la beauté, en s'en privant par amour. « Comme il s'est fait homme, il s'est, en quelque sorte, revêtu de ta malpropreté, c'est-à-dire, il a pris ta nature mortelle, afin de se placer à ton niveau, de devenir ton égal et de te porter à aimer la beauté intérieure. […] "Il n'avait ni beauté ni éclat", afin de te donner éclat et beauté . »
Pour comprendre ce paradoxe, il faut se référer au principe que Paul formule au début de la Première Lettre aux Corinthiens :
« Puisqu'en effet le monde, par le moyen de la sagesse, n'a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c'est par la folie du message qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants. » (1 Co 1, 21)
Appliqué à la beauté, cela signifie : puisque par la beauté des créatures, l'homme n'a pas été capable de s'élever à la beauté du Créateur, Dieu a changé, pour ainsi dire, de méthode et a décidé de révéler sa beauté à travers l'ignominie et la difformité de la Croix et de la souffrance ; à travers son contraire (sub contraria specie), dirait Luther. L'atteinte de la beauté passe aussi désormais à travers le mystère pascal de la mort et de la résurrection.
Le modèle et la source de la beauté sauvée est celle qui « est sur la face du Christ » (2 Co 4, 6). La beauté n'est plus in abstracto, comme la définissait Platon, « la splendeur de la vérité », mais elle est, concrètement, la splendeur du Christ (même si les deux choses coïncident, puisqu'il est lui-même la Vérité). La Beauté aussi s'est incarnée !
Qu'est-ce qui différencie cette beauté sauvée des autres, alors qu'il s'agit là aussi d'une beauté corporelle ? C'est une beauté qui vient de l'intérieur, dont le corps est le moyen d'expression, et non l'origine. Le corps humain devient « sacrement » de la beauté : c'est-à-dire son signe, sa manifestation, sa transparence, non sa source ultime. Ce n'est pas un écran opaque sur lequel tombe la lumière, mais un verre qui la laisse transparaître. Le cas exemplaire c’est le Christ dans sa Transfiguration.
Parfois, on peut voir des visages de contemplatives qui rappellent de près ce mystère. Rien d'autre qu'un visage et des yeux, souvent inclinés vers le sol, et pourtant, ceux qui les rencontrent pour la première fois s'exclament : « Quels regards ! Quelle lumière ! Quelle beauté ! » On peut dire d'elles ce que Claudel dit d'une jeune fille dans un de ses drames : « Les yeux de tous reçoivent la lumière, mais les siens la donnent . » Mais c'est surtout sur le visage des enfants (du moins sur ceux qui ont la chance de grandir dans un entourage sain) que l'on peut saisir cette beauté, qui émane de l'innocence et de la limpidité de cÅ“ur.
 
4. Comment participer à la rédemption de la beauté ?
 
Comment participer activement à cette entreprise de rédemption de la beauté ? Le Christ, nous l’avons dit, a, dans le mystère de Pâques, sauvé la beauté à travers son contraire, c'est-à-dire en se laissant dépouiller de toute beauté. Il a proclamé qu'il y a quelque chose de supérieur à cet amour de la beauté, et c'est la beauté de l'amour !
Qu'est-ce que tout cela signifie pour nous ? Que nous devons renoncer, en ce monde, à chercher et à jouir de la beauté créée, en premier lieu la beauté liée au corps humain, dans l'attente de la transfiguration de notre corps dans la résurrection finale ? Non, la beauté créée est faite pour embellir cette vie, pas la vie future qui aura sa propre beauté. Un texte de Vatican II parle de la nécessité pour toutes les activités et les valeurs humaines d'être « purifiées par la Croix et par la Résurrection du Christ » et il conclut en disant :
« Racheté par le Christ et devenu une créature nouvelle dans l'Esprit Saint, l'homme peut et doit, en effet, aimer ces choses que Dieu Lui-même a créées. Car c'est de Dieu qu'il les reçoit : il les voit comme jaillissant de sa main et les respecte. Pour elles, il remercie son divin Bienfaiteur, il en use et il en jouit dans un esprit de pauvreté et de liberté ; il est alors introduit dans la possession véritable du monde, comme quelqu'un qui n'a rien et qui possède tout. (2 Co 6, 10) . »
François d'Assise est le modèle le plus réussi de cette manière de se situer face à la Création. Le saint de la pauvreté radicale est aussi celui qui a chanté avec le plus de transport la beauté des créatures. Messire frère Soleil est beau dans son Cantique, les étoiles sont précieuses et belles, frère Feu est beau. La chose la plus extraordinaire est que François chante la beauté des créatures quand il ne les voit plus, il est presque aveugle, et la lumière même du soleil lui procure une douleur indicible aux yeux. Ayant renoncé à tout, il est capable de jouir de tout.
Nous pouvons donc jouir de la beauté créée si nous acceptons avec elle aussi la croix qui la sauve. Et la croix de la beauté n'est pas qui sait quelle étrange souffrance ; c'est l'amour, avec ce qu'il exige de fidélité, de respect de l'autre, d'obéissance à Dieu et au sens des choses, et donc de sacrifices et de renoncements.
La rédemption de la beauté passe inévitablement désormais à travers un choix. Le philosophe Pascal dit qu'il existe dans le monde trois ordres et niveaux de grandeur : l'ordre des corps et des choses matériels, l'ordre de l'intelligence et du génie, et l'ordre de la sainteté. Le premier c’est l’ordre de la force, la beauté physique et les richesses matérielles ; le deuxième, l’ ordre du génie, de la science et de l'art ; le troisième, l’ordre de la bonté, la sainteté et la grâce. (Une distinction analogue est celle des trois stades de Kierkegaard : le stade esthétique, le stade philosophique et le stade religieux.)
Entre chacun de ces ordres et le suivant, il y a un saut de qualité presque infini. Être riche ou pauvre, beau ou laid n'enlève rien au génie, sa grandeur se situe sur un plan différent et supérieur. (La poésie de Leopardi est très belle, même s'il avait lui-même un aspect misérable.) De la même manière, le fait d'être fort ou faible, riche ou pauvre, génial ou illettré n'enlève rien au saint, sa grandeur se situe sur un plan différent et infiniment supérieur .
Tout ce que dit Pascal à propos de la grandeur en général doit être dit à propos de la beauté. Il existe trois ordres de beauté : l'ordre de la beauté physique ou des corps, l'ordre de la beauté intellectuelle et artistique, l'ordre de la beauté spirituelle. Il y a un abîme entre un plan et le suivant. La beauté du troisième degré a un nom qui a lui seul dit tout : la grâce. Ce mot, synonyme, dans le langage humain, de beauté, de charme (de la même racine que cháris, grâce, dérive le terme français charme), est aussi le terme qui résume la beauté intérieure de l'âme.
« La plus grande beauté de Dieu est la grâce », a écrit un poète . Rien au monde - spectacle de la nature ou Å“uvre d'art – ne nous parle aussi directement de la beauté divine que la grâce ; elle n'est pas seulement un pâle reflet, mais une « participation » directe à cette beauté. Sainte Thérèse d'Avila, qui vit un jour la splendeur d'une âme dans la grâce, la compare à un diamant qui reflète la lumière de tous côtés  et sainte Catherine de Sienne dit : « En ce monde, rien ne peut égaler la beauté d'une âme dans la grâce . »
Le passage d'un ordre de beauté au plan supérieur - de la beauté extérieure à la beauté intérieure et de celle-ci à la beauté transcendante de la grâce - ne se fait pas de manière spontanée et indolore ; cela requiert une ascèse et en particulier, s'agissant de la beauté, d'une ascèse des yeux. Feuerbach disait que « l'homme est ce qu'il mange » ; dans la civilisation actuelle, totalement dominée par l'image, il faut peut-être dire : l'homme est ce qu'il regarde.
Saint Augustin n'a pas eu honte de révéler le combat qu'il devait mener par rapport à cela, et non pas dans sa jeunesse, mais en tant qu'évêque. Il décrit les innombrables flatteries que sont pour les yeux ce que les hommes produisent (vêtements, objets, peintures, sculptures), et il ajoute :
« Et moi qui en parle ainsi, qui en parle avec discernement, j’engage encore mes pas aux filets de ces beautés. […] Ma faiblesse se laisse prendre, votre miséricorde me délivre ; parfois sans souffrance, quand je tombe par mégarde ; parfois avec douleur, quand le lien s’est resserré . »
Je ne sais ce qu'Augustin dirait s'il vivait aujourd'hui, après l'invention du cinéma et de la télévision, des défilées de la mode et d'Internet ! Jésus a dit : « Si ton Å“il droit est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi » (Mt 5, 29), et comment l'Å“il peut-il être une occasion de péché si ce n'est pour ce qu'il regarde ?
Mais il est plus important d'ouvrir les yeux à la vraie beauté que de les fermer à la fausse beauté : contempler le Christ crucifié et ressuscité. « Est chaste - écrit saint Jean Climaque - celui qui chasse l'éros par un autre Éros  », c'est-à-dire l'attirance pour une créature par l'attrait pour le Christ.
Quand nous nous sentons blessés par des images de beauté « charnelle », faisons comme les Juifs dans le désert. Si, blessés par les morsures vénéneuses des serpents, ils couraient tout de suite regarder le serpent dressé par Moïse, ils étaient guéris. Nous aussi, sans perdre de temps à comprendre pourquoi et comment… (c'est donner le temps au venin de se répandre), courons devant un Crucifix et regardons-le avec foi. L'image du Christ et, à plus forte raison, l'Hostie qui le contient dans le sacrement, exercent leur pouvoir sanctifiant même à travers la simple vue, si elle est accompagnée de la foi. Que la guérison entre par où est entrée la blessure, c'est-à-dire par nos yeux !
Une autre manière, très importante, de participer au mystère pascal de rédemption de la beauté, c'est de se pencher sur ceux qui « n’ont ni splendeur ni éclat pour attirer nos regards ». Sur les pauvres, les crucifiés, les délaissés d'aujourd'hui. Mère Teresa de Calcutta tenant dans ses bras, avec une infinie tendresse un enfant malade, ou un moribond abandonné, fait partie, avec toutes ses rides, de cette beauté sauvée qui sauve. Ce n'est pas, je répète, l'amour de la beauté qui sauvera le monde, mais la beauté de l'amour.
Nos villes sont pleines de publicités pour les soins de beauté. Je souhaite moi aussi faire de la publicité. Cette recette ne vient pas de moi, mais de mon ami Augustin : « On devient beau en aimant Dieu. » Un homme laid ne devient pas beau du fait qu'il aime une belle femme, mais ce qui est impossible dans le domaine physique est possible dans le domaine spirituel. « Le péché souille notre âme ; en aimant Dieu, elle recouvre sa beauté première. […] En aimant celui qui est toujours beau. Autant l'amour de Dieu grandit en toi, autant s'y manifeste la beauté ; car la charité est la beauté de l'âme . » L'homme est ce qu'il aime !
 
5. Témoigner de la beauté
 
Je disais au début que la question de la beauté n'est pas seulement importante pour notre vie spirituelle, mais aussi en vue de l'annonce : comment évangéliser à travers la beauté ?
Depuis l'époque de Paul existent deux méthodes en ce domaine, qui sont en un sens, opposées. La première, se référant à ce que dit l'Apôtre de la sagesse, pourrait être formulée ainsi : « Alors que les hommes de notre temps sont en quête de beauté, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, qui n'a ni beauté, ni éclat. » (cf. 1 Co 1, 22-23)
La deuxième pourrait s'exprimer ainsi, en continuant à paraphraser l'Apôtre : « C'est bien de beauté que nous parlons parmi les beaux, mais non d'une beauté de ce monde, d'une beauté de Dieu, mystérieuse, demeurée cachée, celle que, dès avant les siècles, Dieu a par avance destinée pour notre gloire. » (cf. 1 Co 2, 6-7)
On peut voir dans l'histoire de l'Église l’application fidèle de cette méthode dialectique (sic et non) dans la manière de se référer aux valeurs de la sagesse et de la beauté. Certains, à partir de Tertullien (« Qu'est-ce qu'Athènes a à voir avec Jérusalem ? »), ont choisi de témoigner d'un détachement radical de la beauté du monde corrompue par le péché, ne concédant rien au sens esthétique, mais vivant dans la pauvreté et le dépouillement radical, jusqu'au cas limite d'ascètes qui s'acharnaient à détruire les signes de leur beauté physique pour tendre uniquement vers une beauté intérieure, et d'hommes qui vivaient comme des « fols en Christ ». D'autres, au contraire, ont choisi de témoigner de la beauté divine à travers ce que la Création en reflète, et voici toute la grande floraison de l’art chrétien, la splendeur de la liturgie, de l'architecture et de la musique…c’est le cas par exemple des Fraternités Monastiques de Jérusalem à Paris et ailleurs.
Il importe que les deux attitudes soient cultivées dans l'Église, puisque l'une corrige et complète, comme il se doit, l'autre. Mais si l'on doit choisir et privilégier l'une de ces deux attitudes, je pense qu'il est important aujourd'hui d'insister, comme cela se fait dans tout autre domaine, sur le dialogue, plus que sur l'opposition. Présenter donc au monde l'image de la vraie beauté, plutôt que de dénoncer les fausses beautés.
La Trinité nous indique au mieux comment témoigner de la vraie beauté. La beauté trinitaire est la beauté des relations. Nous devons donc travailler pour embellir nos relations : la relation homme-femme (dans le mariage et hors du mariage), entre amis, entre prêtres et laïcs dans l'Église, entre les membres d'une communauté religieuse, entre les supérieurs et les subordonnés, entre les jeunes et les personnes âgées. Ce qui rend une relation belle, c'est seulement et uniquement l'amour, comme nous l’indique encore une fois le modèle trinitaire.
Les personnes consacrées ont en ce domaine un rôle particulier. Elles doivent témoigner dans le monde d'aujourd'hui que la vie religieuse, et la vie spirituelle en général, n'est pas d'abord un renoncement ou, pire, un mépris de ce monde, mais une annonce prophétique de « nouveaux cieux et d'une terre nouvelle […] où la justice habitera » (2 P 3, 13). Et avec la justice, la beauté !

 
 
 
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