Diocèse de Chartres - Catholiques en Eure et Loir

    • L'évêque
    • Evénements
    • Nécrologie
RECHERCHE
Temps ordinaire, temps de la patience de Dieu
Lire
 
Agenda diocésain
 
Annuaire
 
Services et mouvements
 
Doyennés et paroisses
 
Maisons
 
Horaires des messes et offices
 
Lettre d'information
 
Communication
 
Formation
 
Officiel
 
Intention de messe
 
Faire un don
 
Communautés religieuses
 
Galerie de photos
 
Documents audiovisuels
 
Carême 2012
 
Contact
Je donne à
l'Eglise Catholique
de Chartres
Vous êtes ici : Accueil >

RETOUR

 Le Père CANTALAMESSA, capucin, prédicateur de la Maison Pontificale, a donné à Chartres, à l'invitation de "Famille Chrétienne", deux conférences : l'une sur la beauté et l'autre sur l'espérance.
 


LA PETITE FILLE ESPERANCE
Chartres, 7 décembre 2008
 



1. Les deux composantes de l'espérance


« La foi que j'aime le mieux, dit Dieu, c'est l'espérance.
La foi ça ne m'étonne pas.
La charité, dit Dieu, ça ne m'étonne pasâ€.
Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance
et je n'en revient pas » .
 
C'est ainsi que commence le merveilleux poème de Charles Péguy sur l'espérance. La vertu de l'espérance comporte deux moments inséparables l'un de l'autre, mais distincts. Il existe une espérance objective qui désigne la chose espérée (en définitive, la vie et le bonheur eternels) et il existe une espérance subjective qui indique l'acte même d'espérer cette chose. Cette dernière est une force de propulsion en avant, un élan intérieur, une extension de l'âme, une dilatation vers l'avenir. C'est une « migration amoureuse de l'esprit vers ce qu'il espère », selon la définition qu'un Père de l'Eglise donnait de l'espérance .
Les textes bibliques qui mettent en lumière cet aspect subjectif  de l'espérance, dont nous allons nous occuper, sont ceux dans lesquels on ne parle pas d'espérer quelque chose, mais d'espérer en quelqu'un ; où l'espérance désigne une certaine façon d'être en relation avec Dieu ou avec le Christ ; plus qu'objet de l'avoir, elle apparaît comme une qualité de l'être. L'une des définitions des chrétiens dans le Nouveau Testament est : « ceux qui ont espéré dans le Christ » (1 Co 15, 19; Ep 1, 12). Le Christ lui-même est appelé « notre espérance » (Col 1, 27; 1 Tm 1, 1); celui « en qui les nations mettront leur espérance » (Mt 12, 21; Rm 15, 12).
Dans cette ligne, le plus beau texte du Nouveau Testament sur l'espérance est celui de Paul : « Que le Dieu de l'espérance vous donne en plénitude dans votre acte de foi la joie et la paix, afin que l'espérance surabonde en vous par la vertu de l'Esprit Saint » (Rom 15, 13). L'expression « le Dieu de l'espérance » ne signifie pas seulement le Dieu qui a promis la vie éternelle et qui apporte son aide pour l'obtenir, ou le Dieu que nous espérons posséder un jour. Le Dieu de l'espérance est aussi le Dieu qui nous permet d'espérer, qui ouvre le coeur à l'espérance ; le Dieu qui a nourri l'incoercible attente des prophètes ; le Dieu de la promesse qui entrouvre l'avenir et pousse son peuple en avant ; le Dieu qui nous libère de la terrible prison du temps, comme il a libéré son peuple de l'esclavage du Pharaon.
Cette espérance, entendue comme un acte et un état d'âme, comme une capacité à se projeter dans l'avenir, est un mystère et un miracle, comme l'est toujours une vie qui surgit. Elle transforme tout ce qu'elle touche. Elle participe de façon très étroite au mystère de Dieu. Son effet est décrit dans ce passage d'Isaïe :
« Les jeunes aussi se fatiguent et s'épuisent,
les adultes chancellent et tombent,
mais ceux qui espèrent dans le Seigneur renouvellent leur force,
ils déploient leurs ailes comme l'aigle,
ils courent sans s'épuiser,
ils marchent sans se fatiguer » (Is 40, 30-31).
Cet oracle est la réponse à la lamentation du peuple qui dit : « Mon sort est caché au Seigneur ». Dieu ne promet pas d'enlever les motifs de fatigue ou d'épuisement, mais il donne l'espérance. La situation reste ce qu'elle était, mais l'espérance donne la force de s'élever au-dessus d'elle. Dieu donne la force à celui qui est fatigué et multiplie la vigueur de qui est épuisé, sans pourtant lui enlever la fatigue ou l'épuisement. C'est vraiment comme mettre des ailes. Il y a certains animaux dotés d'ailes, mais qui ne les utilisent que dans des circonstances exceptionnelles, devant un grave danger, alors qu'habituellement ils n'utilisent que leurs pattes. Le chasseur les poursuit et cherche à les pousser vers une barrière ou un lieu clos où ils n'auront plus d'issue. Mais une fois arrivés là, voilà qu'ils déploient leurs ailes, prennent leur envol et passent de l'autre côté. C'est ce que l'espérance nous permet de faire.
 
2. Etre dans l'attente de la possibilité du bien
 
En ce qui concerne l'espérance, comme pour la foi, la pensée antique, patristique ou médiévale, s'est intéressée de préférence à l'aspect objectif, c'est-à-dire à la chose espérée, la vie éternelle. La pensée moderne s'est intéressée à l'aspect subjectif, se demandant ce que signifie espérer, ce qu'implique l'acte d'espérer. Je voudrais mentionner l'une de ces analyses, celle de Kierkegaard, parce que l'auteur lui-même l'a appliquée à la vertu théologale d'espérance. Du fait de l'influence qu'elle a eue sur la pensée moderne, même séculière, elle peut aider à rendre notre prédication plus proche de l'espérance des hommes d'aujourd'hui, à répondre plus à leurs attentes, en un certain sens à l'inculturer.
Kierkegaard part du présupposé que l'on ne donne pas de l'espérance, au sens strict, si l'on ne donne pas l'éternité pour horizon. Seule l'éternité enlève tous les obstacles qui vont à l'encontre de l'espérance, y compris le dernier, la mort, et lui assure un espace illimité, dont elle a besoin et sans lequel elle ne peut vivre. Même des millions d'année ne lui suffiraient pas. Dans le cas contraire, elle se transforme en angoisse, l'angoisse de savoir que chaque heure qui passe est quelque chose d'enlevé à l'espérance. Or, avec l'incarnation du Christ, il se trouve que l'éternité est entrée dans le temps, rendant ainsi possible l'espérance théologale .
La catégorie-clef pour comprendre l'espérance est celle du possible. Le possible indique ce que l'homme n'est pas encore, mais peut devenir, s'il le veut.  Le possible est  toujours double: il y a la possibilité du bien ou du mal, d'avancer ou de régresser.
 

Tant que l'on ne s'est pas décidé à l'un ou à l'autre, on dit que l'on est simplement dans l'attente. A ce moment-là, la situation se partage, conformément au choix que l'homme fait. Etre dans l'attente du bien, c'est espérer, tandis qu'attendre la possibilité du mal, c'est avoir peur.
En choisissant d'attendre le bien, on accomplit un geste d'une portée incalculable, parce que l'on choisit l'éternité. Espérer, c'est s'ouvrir à l'éternité, parce que la possibilité du bien, au sens étroit et rigoureux, est élan vers l'infini, équivaut à l'éternité. Celui qui se dit en lui-même, peut-être dans un moment de difficulté extrême : « Je veux espérer ! », accomplit un acte qui a des conséquences éternelles.
Pour se rendre compte de ce que signifie l'espérance, entendue ainsi, pour la vie de l'homme sur la terre, c'est sa description négative plus encore que sa description positive, qui est utile, autrement dit de voir comment l'existence se présente là où l'on fait abstraction de l'éternité, et donc de la possibilité du bien, c'est-à-dire de l'espérance. Certains des penseurs les plus fameux de notre siècle ont recueilli de Kierkegaard le concept de possibilité (comme ils ont recueilli celui d'angoisse), mais en laissant de côté l'horizon de foi dans l'éternité dans lequel il se mouvait, c'est-à-dire en le laïcisant. Le cadre qui en résulte constitue, je crois, la meilleure apologie, en négatif, de l'espérance chrétienne.
Quel est, s'est demandé Heidegger, le « noyau dur, certain, incontournable » auquel la conscience appelle l'homme ou sur lequel son existence doit se fonder, si elle veut être authentique ? La réponse était : son rien ! Toutes les possibilités humaines sont en réalité des impossibilités. Toute tentative de se projeter et de s'élever est un saut qui part du rien et s'achève dans le rien. « Le rien existentiel n'a pas du tout un caractère de privation, ou de manque par rapport à un idéal proclamé et pas atteint. C'est l'être de cet existant qui est nul antérieurement à tout ce qu'il peut projeter et habituellement atteindre, qui est nul déjà en tant que projet » .
Le vide d'espérance est comblé par le fatalisme, y compris lorsque celui-ci se présente sous l'apparence moins repoussante de l'amor fati, de l'amour du destin. L'homme a besoin de possibilités. C'est pour lui comme l'oxygène. Sans elles, il meurt d'asphyxie spirituelle. « Le possible est la seule chose qui sauve. Lorsque l'on s'évanouit, on envoie chercher de l'eau de Cologne, des gouttes d'Hofman, de quelque chose de fort, mais lorsque quelqu'un veut se désespérer, il faut lui dire : Trouvez une possibilité, trouvez-lui une possibilité ! La possibilité est le seul remède ; donnez-lui une possibilité et le désespéré reprend haleine, il se ranime, parce que si l'homme se retrouve sans possibilité, c'est comme si l'air venait à manquer » .

 


3. Garder l'espérance vivante
Jusqu'ici, nous avons essayé de comprendre - d'abord grâce aux paroles de la Bible et ensuite à travers les tentatives d'analyse de quelque penseur - ce qu'est l'espérance et ce que signifie espérer. Nous voudrions passer maintenant à la pratique et nous demander : comment « garder vivante » l'espérance, comment « rendre raison » d'elle et comment « surabonder dans l'espérance » en vertu de l'Esprit Saint.
La lettre aux Hébreux compare l'espérance à une ancre : « En elle, lit-on, nous avons comme une ancre de notre âme, sûre autant que solide » (He 6, 19). Sûre et solide parce que jetée non dans la terre, mais dans le ciel, non dans le temps, mais dans l'éternité, « par-delà le voile du sanctuaire ». Cette image de l'espérance est devenue classique. Mais nous avons aussi une autre image de l'espérance, dans un certain sens opposée : la voile. Si l'ancre est ce qui donne au bateau sa sécurité, et le maintient stable au milieu des vagues de la mer, la voile au contraire est ce qui la fait avancer, et progresser sur la mer.
L'espérance fait l'une et l'autre chose pour la barque de l'Eglise et celle de notre propre vie. Elle est vraiment comme une voile qui prend le vent et le transforme sans bruit en force motrice qui emporte le bateau, selon le cas, au large ou au rivage. Comme la voile, entre les mains d'un bon marin, réussit à utiliser n'importe quel vent, de quelque direction qu'il souffle, favorable ou moins favorable, pour faire avancer le bateau dans la direction voulue, ainsi fait l'espérance.
Avant tout, comment l'espérance vient-elle à notre aide sur notre chemin personnel de sanctification? L'espérance devient, chez qui l'exerce, le principe même du progrès spirituel. En effet, nous l'avons vu, elle monte la garde pour découvrir toujours de nouvelles possibilités de bien, toujours quelque chose que l'on puisse faire. Elle ne permet donc pas de se laisser aller à la tiédeur et à l'acédie. L'espérance est tout le contraire de ce que l'on pense parfois, c'est-à-dire une disposition intérieure belle et poétique qui aide à rêver, à se construire des mondes imaginaires.
Elle est tout ce qui est de plus concret et pratique; elle passe son temps à mettre sous nos yeux les tâches à accomplir. S'il n'y avait absolument rien à faire dans une situation donnée, ce serait la paralysie et le désespoir. Mais l'espérance qui est tournée vers l'éternel trouve qu'il y a toujours quelque chose que l'on peut faire pour améliorer la situation: travailler davantage, être plus obéissants, plus humbles, plus mortifiés Lorsque tu es tenté de te dire à toi-même: Il n'y a plus rien à faire, voilà que l'espérance se présente et te dit: Prie. Tu réponds: Mais j'ai déjà prié Elle te redit: Prie encore!
L'espérance a un rapport privilégié, dans le Nouveau Testament, avec la patience. C'est le contraire de l'impatience, de la précipitation, du « tout, tout de suite ». Elle est l'antidote au découragement. Elle maintient la force du désir. L'Ecriture met continuellement en lumière cette vérité : la tribulation n'enlève pas l'espérance, mais au contraire la procure : « La tribulation produit la patience, la patience la vertu éprouvée, la vertu éprouvée l'espérance » (Rm 5, 4). L'espérance a besoin de la tribulation, comme la flamme a besoin du vent pour prendre vigueur. Il faut que les raisons humaines d'espérer meurent l'une après l'autre pour que surgisse le vrai motif inébranlable, qui est Dieu.
La tribulation enlève à l'homme tout « point d'appui » et le conduit à espérer en Dieu seul. Saint Paul a fait l'expérience de ce qu'il écrit : « La tribulation, dit-il, nous a frappés au-delà de nos forces, afin que nous apprenions à ne pas mettre notre confiance en nous-mêmes mais en Dieu qui ressuscite les morts. C'est lui qui nous a délivrés d'une telle mort, et nous en délivrera, par l'espérance que nous avons en lui » (2 Co 1, 10).

 

La tribulation mène à cet état de perfection de lcespérance qui consiste dans le fait « d'espérer contre toute espérance », c'est-à-dire de continuer à espérer en s'appuyant uniquement sur la parole prononcée autrefois par Dieu, même lorsque désormais les motifs humains d'espérer ont disparu. Telle fut l'espérance d'Abraham alors qu'il devait immoler Isaac (cf. Rm 1, 18), l'espérance de Marie au pied de la croix qui a fait d'elle la Mère de l'espérance, Mater spei.
 
  4. Rendre raison de l'espérance
 
L'espérance théologale a un rôle très important à jouer aussi en ce qui concerne l'évangélisation. Dans la première lettre de saint Pierre, la propagation du message est présentée comme « rendre raison de l'espérance » qui est en elle et cela, avec « douceur et respect » (cf. 1 P 3, 15). En lisant les récits qui suivent Pâques, on a la nette sensation que l'Eglise naît d'un mouvement d'espérance. On n'explique pas autrement la transformation impromptue des disciples et l'enthousiasme qui transparaît dans leurs écrits au sujet de cette vertu. La résurrection du Christ les avait vraiment, comme le dit saint Pierre, « régénérés pour une vivante espérance » (1 P 1, 3) et c'est avec cette espérance qu'ils se mirent à la conquête du monde.
Nous avons aujourd'hui aussi besoin d'une régénération de l'espérance, d'une espérance « vivante », si nous voulons entreprendre une nouvelle évangélisation. On ne fait rien sans espérance. Les hommes vont là où l'on respire un air d'espérance et ils fuient là où ils ne perçoivent pas sa présence. Si nous voulons que les gens viennent à nos messes dominicales, il faut qu'on y respire un air d'espérance. C'est l'espérance qui donne aux jeunes le courage de former une famille, ou de suivre une vocation religieuse ; qui les garde loin de la drogue et de céder pareillement au désespoir.
Nous sommes aujourd'hui, dans un certain sens, dans une situation plus avantageuse par rapport à l'espérance. Jetons en effet un coup d'oeil à ce qui est arrivé à propos de l'espérance chrétienne depuis plus d'un siècle. Il y a eu d'abord cette attaque frontale contre elle de la part d'hommes comme Feuerbach, Marx, Nietzsche, Freud. L'espérance chrétienne a été, dans de nombreux cas, l'objectif direct de leur critique. La vie éternelle, l'au-delà, le paradis, ont été considérés comme la projection illusoire des désirs et des besoins insatisfaits de l'homme en ce monde, comme une protestation contre l'actuelle misère de l'homme, et, en même temps, comme l'opium des peuples qui endort et détourne l'homme de ses engagements historiques, le conduisant à « gâcher dans le ciel des trésors destinés à la terre » (Hegel).
Les chrétiens cherchaient à défendre le contenu de l'espérance chrétienne, souvent avec un malaise mal dissimulé. Cela explique pourquoi pendant si longtemps on n'a quasiment jamais parlé de la vie éternelle dans la prédication.
Mais après avoir démoli l'espérance chrétienne, la culture athée marxiste n'a pas tardé à s'apercevoir qu'on ne pouvait pas vivre sans espérance. Et voilà qu'il inventa le « principe espérance » . Par là, la culture marxiste ne prétendait plus avoir démoli l'espérance chrétienne, mais pire encore, de l'avoir dépassée et d'être allé au-delà et d'en être l'héritier légitime ; en somme, d'avoir découvert l'espérance véritable, dont l'espérance religieuse n'était encore qu'un symbole ingénu.

Pour Ernst Bloch, l'inventeur de ce « principe espérance » (principe, notons-le, et non plus vertu), il est certain que l'espérance est vitale pour l'homme et qu'elle est réelle et qu'elle a un débouché. Mais ce débouché est la révélation de l'homme caché, de cette humanité véritable qui attend de venir à la lumière, et non pas la révélation de ce que nous sommes maintenant de façon cachée selon la foi, c'est-à-dire des enfants de Dieu. L'espérance chrétienne est renversée : l'espérance de l'homme n'est pas Dieu, mais l'homme qui est encore caché en tant que possibilité et qui se réalisera un jour. La manifestation du Fils de l'Homme, c'est-à-dire le Christ, est remplacée par la manifestation de l'homme, la parousie par l'utopie. C'est l'espérance chrétienne sécularisée, coupée de son horizon eternel et renfermée dans le siècle présent.
Pendant quelques décennies, on n'a pas parlé d'autre chose dans les facultés de théologie et les chrétiens se réjouissaient que quelqu'un de l'autre bord puisse accepter de prendre au sérieux l'espérance pour instaurer un dialogue. D'autant plus que le renversement était si subtile et le langage souvent identique. La patrie céleste devenait la « patrie de l'identité », et non pas le lieu où l'homme voit finalement Dieu face à face, mais où il voit l'homme véritable, chez qui il y a désormais une identité parfaite entre ce qu'il peut être et ce qu'il est.
Ce qu'on appelle « la théologie de l'espérance » est née en réponse à ce défi, en acceptant une bonne partie de ses grandes lignes. Il y a eu des discussions, même fructueuses, mais toujours préparatoires au vrai problème. Ce que l'on perçoit le moins dans tous ces écrits c'est une « vivante » espérance, le frémissement de l'espérance. Or, je disais que la situation est en partie changée. L'écroulement politique du marxisme a enlevé beaucoup d'autorité à ces attaques, y compris la dernière qui se proposait de donner au marxisme un « visage humain » en réintroduisant en lui l'espérance ; la tâche la plus nécessaire, en ce qui concerne l'espérance chrétienne, n'est plus maintenant de la défendre et de la justifier philosophiquement et théologiquement, mais très simplement de l'annoncer, de la montrer et de la donner à un monde qui a perdu le sens de l'espérance et qui pour cette raison se languit spirituellement. « Enlève l'espérance, a écrit un Père  de l'Eglise, et toute l'humanité s'engourdit (tolle spem: torpet humanitas tota). Enlève l'espérance et tous les arts et les vertus disparaîtront. Enlève l'espérance et tout périt » .
Ce qui m'importe le plus c'est de chercher à comprendre comment il est possible d'annoncer aujourd'hui l'espérance à un monde que la chute des propositions alternatives conduit à vivre au jour le jour, sans plus de ces grands enthousiasmes ou ces élans vers l'avenir. L'espérance se transmet par contagion. Comme les maladies contagieuses, elle ne se transmet pas parce qu'on l'étudie, parce qu'on en discute ou qu'on l'explique, mais seulement si on la possède. Les fidèles, en sortant de l'église, se passaient autrefois l'eau bénite de main en main, ainsi, disait Péguy, les chrétiens doivent se passer de main en main, de père en fils, la divine espérance.
S'il y a un moyen de contaminer par l'espérance, c'est la joie et la paix intérieure. « Que le Dieu de l'espérance vous donne en plénitude dans votre acte de foi la joie et la paix », dit saint Paul (Rm 15, 13). La joie révèle la présence de l'espérance, comme le parfum celle de la fleur.
Une façon de rendre l'espérance active et contagieuse est aussi celle que saint Paul formule lorsqu'il dit que « la charité espère tout » (1 Cor 13,7). Tout espérer par amour, signifie tenir toujours ouverte à tout homme, sans exclusion, la possibilité du bien. Espérer qu'« à chaque instant il y a une possibilité, la possibilité du bien, pour l'autre; cette possibilité du bien signifie un progrès dans le bien toujours plus magnifique, de perfection en perfection, ou une résurrection après la chute, ou le salut de la perdition, et ainsi de suite… Et donc, ne pas abandonner un homme sans amour ou sans espérer en lui, puisqu'il est possible que le l'enfant le plus perdu soit sauvé, que l'ennemi le plus acharné puisse redevenir ton ami ; il est possible que celui qui est tombé si bas se relève ; il est possible que l'amour d'un couple qui s'est refroidi se remette à brûler : et donc ne jamais abandonner un homme, pas même au dernier moment, en pas désespérer, non – espère tout ! » . Ce que saint Paul dit de la charité vaut pour l'Eglise. L'Eglise espère tout, croit tout, supporte tout. Elle ne peut pas se limiter à dénoncer les possibilités de mal qu'il y a dans le monde et dans la société. Etre en attente de la possibilité du mal produit, nous l'avons vu, la peur. On ne doit certes pas négliger la peur du châtiment ou cesser de mettre en garde les personnes contre les possibilités de mal qu'une action ou une situation comporte. Mais l'expérience démontre que l'on obtient beaucoup plus avec la voie positive, en insistant sur la possibilité du bien. On attrape plus de mouches avec une goutte de miel qu'avec un baril de vinaigre, disait saint François de Sales. On attrape plus d'âmes avec une goutte d'espérance qu'avec une tonne de reproches. Jamais peut-être le monde moderne ne s'est trouvé aussi bien disposé envers l'Eglise, aussi à son écoute, que pendant les années du concile. Et le motif principal est que le concile donnait de l'espérance.
Mais de cette façon ne s'expose-t-on pas à être déçus, à sembler ingénus ? C'est la grande tentation contre l'espérance, suggérée par la prudence humaine ou par la peur d'être contredit par les faits. N'est-ce  pas ce qui se passe en partie aussi par rapport au concile ? Comme si avoir osé parler de « joie » et d'« espérance » (gaudium et spes) avait été une ingénuité dont on doit aujourd'hui aller jusqu'à avoir un peu honte. N'est-ce pas ce que beaucoup ont pensé du pape Jean XXIII ? Nous devons donc plutôt reprendre le mouvement d'espérance déclenché par le concile. L'Apôtre donnait aux chrétiens de Rome la consigne de « surabonder dans l'espérance » (Rm 15, 13), de ne pas avoir peur d'exagérer. L'Eglise ne peut pas faire au monde un meilleur cadeau que de lui donner l'espérance, pas des espérances humaines, éphémères, économiques ou politiques, sur lesquelles elle n'a pas de compétences spécifiques, mais l'espérance pure et simple, celle qui, sans le savoir, a pour horizon l'éternité et pour garant Jésus Christ, et sa résurrection. Cette espérance théologale sera alors le ressort de toute les autres espérances humaines légitimes.
Qui a vu un médecin rendre visite à un malade grave sait que le meilleur cadeau qu'il puisse lui faire, meilleur que tous les remèdes, c'est de lui dire : « Le médecin espère ; il a bon espoir pour toi ! » ; la société a besoin de s'entendre dire : « L'Eglise espère, l'Eglise a bon espoir pour toi » .
L'Europe est un continent qui a perdu l'espérance parce que en se sécularisant elle a perdu l'horizon de l'éternité. Les chrétiens ont une tache à accomplir pour l'Europe et c'est de réanimer en elle l'espérance. Jadis trois croyants-Schumann, Adenauer et De Gasperi - furent capables d'allumer pour notre continent une grande espérance. Hélas, il faut répéter, en paraphrasant la fameuse ballade de François Villon : « Mais où sont ces hommes d'antan?»
 
5. « Par la vertu de l'Esprit Saint »
 
« Que le Dieu de l'espérance vous donne en plénitude dans votre acte de foi la joie et la paix par la vertu de l'Esprit Saint ». Nous voici arrivés au dernier mot, probablement le plus important du texte de St. Paul: l'Esprit Saint. L'espérance est une vertu théologale, non seulement dans le sens qu'elle a Dieu comme objet et comme terme, mais aussi parce que Dieu est à son origine. C'est, avec la foi et la charité, l'un des formes que prend l'action de l'Esprit saint en venant dans l'âme, l'une des trois capacité qu'il crée. Ce que saint Paul dit de la charité, à savoir qu'elle est répandue dans nos coeurs « par l'Esprit saint qui nous a été donné », vaut pour les trois vertus théologales.
C'est l'Esprit Saint qui garde notre espérance vivante, nous aide à l'exercer, attestant à notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu et si nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers (cf. Rm 8, 16-17). L'Esprit Saint est le fondement même de l'espérance, celui grâce auquel « l'espérance ne déçoit pas » : « L'espérance ne déçoit point parce que l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous fut donné »  (cf. Rom 5, 5).
Le fondement historique de l'espérance, c'est le Christ, et ce qu'il a fait par sa mort et sa résurrection, mais c'est justement ce fondement que l'Esprit Saint rend présent et opérant. L'Esprit Saint est aussi celui qui mènera à son accomplissement, un jour, notre espérance, en nous faisant ressusciter avec le Christ, puisque « si l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en nous, Celui qui a ressuscité le Christ Jésus donnera aussi la vie à nos corps mortels par son Esprit qui habite en nous » (cf. Rm 8, 11). L'espérance chrétienne, comme toutes les choses, a besoin de passer par un « bain de régénération et de renouveau dans l'Esprit » (Tt 3, 5), pour acquérir à nouveau sa force de rayonnement, pour être libérée de toutes les entraves que nous avons construites autour d'elle. Dans la Bible nous trouvons l'écho d'une grande crise d'espérance qui conduit tout le peuple à s'exclamer : « Notre espérance est détruite, c'en est fait de nous » (Ez 37, 11).
Cela se passe à l'époque de l'exil. Et comment cette crise est-elle surmontée ? Dieu donne au prophète la vision des ossements desséchés et il lui dit de crier à l'Esprit : « Viens Esprit des quatre vents, souffle sur ce morts pour qu'ils vivent ». Le prophète prophétise et les os se remettent debout et ils sont une armée immense, innombrable. La renaissance de l'espérance prend à chaque fois la forme d'une résurrection des morts. En effet, il y a une résurrection du corps et il y a une résurrection du coeur et si la résurrection du corps aura lieu au dernier jour, celle du coeur doit se produire chaque jour.
La Bible est ponctuée de ces sursauts d'espérance. L'un d'eux est décrit dans le psaume 130, le De Profundis. A chaque fois, ce qui change la situation, «c'est la décision ou le cri : « je veux espérer ! » « Espère ô mon âme ! ». Il y a une possibilité de bien, une espérance : accueille-la ! « Pourquoi te désoler ô mon âme, pourquoi gémir sur toi ? Espère en Dieu, je pourrai le louer encore ! ». Un cas encore plus poignant et la Troisième Lamentation de Jérémie
J'ai commencé par un texte de Péguy et je termine par un autre du même poète. Péguy compare les trois vertus théologales à trois soeurs. Deux sont grandes, et l'autre une enfant. Elles avancent sur le chemin en se tenant la main, les deux grandes de chaque côté et la petite fille au milieu. La petite fille c'est, évidemment, l'Espérance.
 
« La petite espérance s'avance entre ses deux grandes soeurs
et on ne prend seulement pas garde à elle
Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes soeurs
Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite par la main.
Les aveugles qui ne voient pas au contraire
Que c'est elle au milieu qui entraîne ses grandes soeurs
Et que sans elle elles ne seraient rien
c'est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la Foi ne voit que ce qui est.
Et elle voit ce qui sera.
La Charité n'aime que ce qui est.
Et elle aime ce qui sera..
Dans le temps et dans l'éternité » .


 




 


Noël peut être pour nous l'occasion de l'un de ces sursauts d'espérance. « L'espérance, écrit encore Péguy, est une petite fille de rien du tout qui est venue au monde le jour de Noël de l'année dernière (...). C'est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes (...) comme l'étoile a conduit les trois rois du fin fond de l'Orient vers le berceau de mon fils, dit Dieu»  .
Rentrons donc chez nous, après cette rencontre, entraînés joyeusement par la main de la petite fille Espérance ! C'est la plus belle contribution qu'une revue comme « Famille chrétienne » puisse offrir à l'Eglise et à la société : garder vivante l'espérance. Une tâche qu'elle a magnifiquement assumée jusqu'ici et qu'elle continuera à assumer, je le souhaite, après cette rencontre, de façon encore plus incisive.
version imprimable
version imprimable
 
 
Donner un sens à sa vie
 
Se questionner sur la foi
 
Demander un service à l'Eglise
 
Rencontrer des chrétiens
 
Lire des témoignages
 
Regards sur l'actualité
 
Art, culture et foi
 
Perte d'un proche
 
S'engager, aider
 
Accompagner son enfant
 
L'école catholique
 Tous nos liens
Accueil | Le diocese | La cathedrale | Je m'interroge | Réactions | Expressions | Le diocèse à votre service | Contact | Mentions légales
Création de site internet : CVMH Solutions