Homélie du 11 novembre 2018

Cette veuve que Jésus admire a mis dans le tronc du temple tout ce qu’elle avait. Elle a offert ses quelques pièces. Elle a tout donné. Jésus ne la loue donc pas eu égard au montant offert mais pour le choix qu’elle fait d’offrir tout à Dieu au risque d’être dans une totale précarité.

Nos soldats aussi, entre 1914 et 1918, ont donné tout ce qu’ils avaient, leur propre vie, pour défendre notre pays. Mais il y avait d’autres soldats, appartenant aux deux camps. Ils étaient citoyens de la France, de l’Allemagne, de nombreux autres pays jusqu’au bout du monde comme ces New Zélandais venus à Arras. Tous ces hommes qui ne parlaient pas la même langue se retrouvaient enchevêtrés dans l’espace monstrueux des tranchées et des tunnels où l’homme tente de survivre sans devenir à son tour un monstre.

Ils demeureront le signe d’un courage digne de respect de notre part.

Comment ne pas faire mémoire des prêtres du diocèse de Chartres qui participèrent à la vie des tranchées ? Une belle exposition rend hommage à leur engagement et une conférence nous les présentera cet après-midi.

Citons le père Etienne-Léonard Clouet, né le 6 novembre 1885 à Civry près de Châteaudun. Le 28 juin 1918, d’une tranchée il écrit : “nous allons attaquer demain matin. A cinq heures, en effet le bombardement a commencé subitement de chez nous et aussitôt nous sommes partis comme à l’exercice. Demain, fête des Apôtres Pierre et Paul, je suis consterné de ne pouvoir m’unir par la sainte messe à tous les prêtres qui célèbreront à l’intention du Pape. Je sais d’avance et cela me console, que je serai de ceux pour lesquels on priera particulièrement, parce que je suis du nombre des combattants. Nous ne comptons plus rester ici que quelques jours, j’aurais alors le plaisir si désiré d’une permission.”

Il venait d’achever cette lettre quand un obus tomba dans la tranchée et le tua net avec deux autres zouaves.

L’Église s’est totalement engagée dans le combat même si l’anticléricalisme d’avant-guerre lui était bien défavorable. Le cardinal Sevin s’adressant aux catholiques disaient « la France d’abord ». Tous ou presque s’engagèrent, des missionnaires partis au loin et des religieux chassés hors de France en 1903 revinrent pour être avec les soldats. Soutien des hommes dans les pires conditions, l’Église de France s’offrit corps et âme : 4608 prêtres, 1517 religieux et 335 sœurs furent tués dans nos tranchées !

Il serait juste de parler aussi des prêtres et religieux allemands décédés dans les mêmes circonstances.

Après tant de lutte, nos peuples sont maintenant frères et nos enfants grandissent ensemble, échangent leurs compétences lors de collaborations éducatives comme Erasmus, travaillent ensemble sur ces terres jadis séparées par des frontières. L’Europe est un territoire en paix ou presque depuis 1945. N’oublions pas l’Ukraine en ce temps.

Ainsi commémorer l’armistice, c’est faire mémoire pour regarder lucidement devant nous. Un siècle est passé. Quel avenir façonnerons-nous pour nos jeunes ?

Une question demeure. La France de l’époque développait sa science comme jamais auparavant. Les hommes étaient éclairés. Les universités formaient les élites. Et pourtant les hommes ont fait la guerre.

Aussi, comment susciter la paix devant les germes de violence qui apparaissent régulièrement et face au réarmement exponentiel des nations ?

Comment créer les conditions d’une paix durable ?

Le concile Vatican II a réfléchi à la question de la paix. Quand le Concile eut lieu (entre 1962 et 1965), il s’était écoulé à peine plus de 15 ans depuis la deuxième guerre mondiale elle aussi d’une rare atrocité.

Simultanément, beaucoup de guerres se déroulaient encore dans le monde.

L’Église disait alors : « pour construire la paix, il est requis avant tout que l’on extirpe les causes de discorde entre les hommes ; car ce sont elles qui alimentent la guerre, à commencer par les injustices. Beaucoup de celles-ci proviennent d’excessives inégalités d’ordre économique, et du retard à y apporter des remèdes nécessaires. D’autres naissent de l’esprit de domination, du mépris des personnes et, si nous en recherchons des causes profondes, de leurs envies, de la méfiance, de l’orgueil et des autres passions égoïstes. »

Le Concile ajoute : « si les inimitiés et les haines non pas été chassées, si l’on ne conclut pas pour l’avenir un pacte solide et loyal en faveur de la paix universelle, l’humanité qui se trouve déjà dans une situation critique, en dépit de la science admirable qu’elle possède, risque de parvenir à cette heure funeste ou elle ne connaîtra plus une autre paix que la paix sinistre de la mort. »

Une forme de libéralisme consisterait à croire que, quand les marchés économiques auront satisfait la demande de biens de consommation de l’ensemble de l’humanité, les hommes feront la paix. Pourtant l’expérience montre que, malheureusement, la soif de posséder et celle du pouvoir sont insatiables. Plus que cela, les nantis semblent ne jamais pouvoir s’arrêter de posséder quand les plus pauvres savent se contenter de peu. D’ailleurs, ces derniers ont-t-ils le choix ?

Où sera la source de la paix ? se demande-t-on ?

Si nous pouvons tous être d’accord qu’elle découle d’une rencontre mutuelle, d’une authentique justice sociale, d’un dialogue ouvert dans la différence, d’un désir profond de découverte des autres différents de soi, la paix a néanmoins sa source dans le cœur profond de l’homme. Quand ce cœur est paisible, alors l’homme la répand autour de lui.

Mais ne voyons-nous pas dans notre société un mal-être terriblement répandu qui suscite des réactions négatives : enfermement sur soi, violences, rejet des autres, culture de mort jusqu’au suicide ?

Face à ces maux, beaucoup de personnes de bonne volonté veulent œuvrer sans naïveté en mettant en commun leurs talents, dans la variété de leurs convictions et de leurs croyances. Ensemble, par l’éducation et le dialogue, la paix pourra continuer. Mais soyons sans illusion, il s’agit d’un travail exigeant, patient et long. Sommes-nous prêts à aller au bout de notre énergie pour cela ?

Chrétiens, nous espérons sans cesse dans la présence de Jésus-Christ. Lui riche qu’il était de sa condition divine, s’abaissa pour participer à la vie humaine en prenant chair par une femme pauvre, la Vierge Marie. Son abaissement l’a rendu proche. Sa mort et sa résurrection causent notre salut. La mort est vaincue.

La présence de Jésus au milieu de nous, particulièrement auprès des personnes souffrantes, est devenue la source de paix et d’espérance pour l’humanité. “Je vous donne la paix, pas comme le monde la donne. Je vous donne MA paix.” Nombreux sont les soldats qui trouvèrent l’espérance et la force de tenir dans une profonde relation à Jésus-Christ.

Si nous voulons annoncer son visage, c’est particulièrement pour que, par la connaissance de l’Évangile et la diffusion de sa sagesse, l’humanité trouve un chemin de paix authentique qui puisse unir les peuples profondément.

Qui sera témoin de ce chemin de paix et d’espérance en l’homme ? Voulez-vous être celui-là ou celle-là ?

Charles Péguy aimait Chartres et il est mort au front le 5 septembre. Pour conclure notre méditation, citons sa petite fille espérance :

“Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance. Et je n’en reviens pas. Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout. Cette petite fille espérance. Immortelle.”

Cette femme veuve qui a mis dans le tronc du temple tout ce qu’elle avait ne connaissait-elle pas la vraie source d’espérance et de paix ?

Amen

Homélie 11 novembre 2018 en PDF

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