Message 147, Mgr Philippe Christory, Vendredi 12 novembre 2021 – « Tu m’apprends le chemin de la vie, devant ta face, débordement de joie ! »

 

 

Ce dimanche, a lieu « la journée mondiale des pauvres », voulue par l’Église universelle et initiée par le Pape François. Il est important d’en saisir le sens. Le saint Père commence son message préparatoire en commentant la rencontre de Jésus et d’une femme souffrante qui oint ses pieds d’un parfum de grande valeur, soit l’équivalent de trois cents jours de salaire d’un ouvrier, au point de choquer les pharisiens qui la jugent durement. Comment Jésus voit-il l’excès d’amour de cette femme ? Il dit que ce parfum est un signe de son ensevelissement au tombeau, une annonce de sa mort prochaine et qu’il est honoré par pareil geste. Il dit toute la dignité de cette femme qui représente les femmes humiliées de son époque comme celles qui, aujourd’hui, sont déconsidérées, marginalisées, humiliées, ou n’accèdent pas aux responsabilités. Oui, dit-il « des pauvres, vous en aurez toujours avec vous » (Mc 14,7). Cette affirmation nous déplace de nos habitudes et de nos certitudes. Certes nous pourrions faire des commentaires de gens aisés : ne peuvent-ils pas travailler ? Pourquoi viennent-ils chez nous ? Combien d’aides ne leur donne-t-on pas ? Le mot lui-même « les pauvres » nous gêne. Nous rechercherions bien un mot aseptisé, plus doux à nos oreilles, peut-être moins culpabilisant pour nous qui possédons beaucoup. Or les mots comptent. Faire disparaître ce mot qui est au cœur du message de l’Évangile, qui caractérise le mieux la kénose de Jésus, son abaissement, serait nous voiler la face et dénaturerait la force de la Parole. Supprimez le mot et vous oubliez la personne qu’il désigne. Comme ce jeune graphiste qui me dit un jour alors que je manifestais une attention envers deux jeunes qui zonaient avec leurs chiens assis par terre « ils n’existent pas, je ne les vois pas. » Jésus, lui de condition divine, s’est abaissé en prenant la condition humaine, reconnu comme un homme à son aspect, l’aspect d’un pauvre (Cf. Ph2). Ses parents eux-mêmes avaient offert au temple de Jérusalem l’offrande des pauvres pour son rachat, soit deux petites colombes. Nous devons nous rappeler que c’est en vêtant celui qui est nu, en nourrissant celui qui a faim, en visitant le malade ou le prisonnier que nous recevrons la clé du Ciel, car en eux Jésus-Christ est présent. L’Église dans sa doctrine sociale met au centre « l’option préférentielle pour les pauvres ». Pour nous chrétiens, il ne s’agit pas d’abord de faire une bonne action ou de nous assurer l’éternité, mais de comprendre profondément que les pauvres nous évangélisent comme cette femme qui parfuma les pieds de Jésus. Les pauvres nous enseignent : ils sont nos maîtres disait saint Vincent de Paul.

Que faire vis-à-vis des personnes pauvres ? Ce dimanche qui est « journée mondiale pour les pauvres » vise à les honorer. Dans la liturgie eucharistique, offrons-leur leur place, qu’ils soient chargés de proclamer les lectures de la parole et de lire la prière universelle, qu’ils puissent participer à la procession des offrandes et nous donner une parole d’accueil, soyons innovants avec eux. Pour cela, lâchons ces missions liturgiques que l’on s’attribue parfois sans offrir l’occasion à d’autres de prendre leur place comme baptisés et prophètes. Certes nous sommes tous des pauvres, surtout par nos pauvretés à aimer les autres et à nous laisser aimer. Nos cœurs ne sont-ils pas facilement fermés ? Le Pape François nous dit avec force : « J’espère que la Journée mondiale des pauvres, qui en est à sa cinquième célébration, pourra s’enraciner de plus en plus au cœur de nos Églises locales et provoquer un mouvement d’évangélisation qui rencontre en premier lieu les pauvres là où ils se trouvent. Nous ne pouvons pas attendre qu’ils frappent à notre porte, il est urgent que nous les atteignions chez eux, dans les hôpitaux et les résidences de soins, dans les rues et les coins sombres où ils se cachent parfois, dans les centres de refuge et d’accueil… Il est important de comprendre ce qu’ils ressentent, ce qu’ils éprouvent et quels désirs ils ont dans leur cœur. » Aussi j’invite tous ceux qui portent le beau nom de chrétien à travailler en équipe, de manière synodale, à relire nos attitudes et nos ouvertures envers ceux et celles que nous côtoyons sans les voir ou sans vouloir voir la pauvreté qui attend notre disponibilité et notre générosité. Ce dimanche, fêtons les pauvres, ces personnes discrètes et humbles, visitons-les, offrons-leur le cadeau de notre temps et de notre écoute. Il ne s’agit pas de leur donner des conseils, mais simplement d’être avec eux. . Ce dimanche sera celui de la fraternité pour que riches et pauvres partagent la table commune sans filtre. En eux le Christ sera honoré et nous en serons heureux.

Maintenant, j’aimerais vous dire un mot de l’assemblée des évêques qui vient de se tenir à Lourdes. Ce fut riche et émouvant. Notre collégialité épiscopale s’est nourrie de nos liturgies et de nos partages tant entre nous qu’avec les fidèles présents. Ce n’est pas seulement avec notre raison que nous nous sommes parlés, mais avec nos cœurs et parfois nos larmes. Des rencontres ont permis des échanges intenses avec les deux cents délégués diocésains autour du thème « clameur des pauvres, clameur de la terre. » Beaucoup de ces personnes vivant diverses formes de marginalité avaient préparé des textes que nous avons médités en équipe. Les repas pris ensemble furent l’occasion de nous connaître comme Jonathan, homme malade qui vit au hameau saint Joseph de Draguignan, ou encore Lionel qui n’en revenait pas d’être là au milieu des évêques et aussi Francine du Secours Catholique qui dit avec émotion qu’être là c’était comme toucher le Ciel !

Concernant la lutte contre les abus, des fidèles laïcs et clercs de tous horizons et tous âges, pour partie appartenant au groupe « promesse d’Église », sont venus nous partager leurs idées et nous aider à lire les recommandations du rapport Sauvé. La colère se mêlait à la bienveillance en vue d’une écoute respectueuse. Nous, évêques, avons été « déplacés » par ces frères et sœurs laïcs pour la plupart. Oui, il nous était bon d’être ensemble à l’écoute de l’Esprit Saint, jusqu’à ce geste de pénitence où, à genoux devant la basilique du Rosaire, nous avons demandé pardon à Dieu au nom de l’Église de tous les abus terribles qui ont atteint tant d’enfants. Ce sont les victimes qui ont demandé qu’il en soit ainsi, car demander pardon aux victimes ne peut être le fait de notre initiative mais doit être reçu comme une demande des victimes elles-mêmes.

Monseigneur Éric de Moulins-Beaufort nous a laissé un texte qui fut lu devant la photographie d’une œuvre d’art représentant un visage d’enfant triste et pleurant.

« Petit enfant qui pleure, Petit garçon qui t’en étais allé servir la messe, plein de fierté, petite fille qui allais te confesser le cœur plein d’espérance du pardon, jeune garçon, jeune fille, allant tout enthousiaste à l’aumônerie ou au camp scout. Qui donc a osé souiller votre corps de ses grosses mains ? Qui a susurré à votre oreille des mots que vous ignoriez ? Qui vous a imposé cette odeur qui vous imprègne ? Qui a fait de vous sa chose, tout en prétendant être votre meilleur ami ? Qui vous a entraîné dans son secret honteux ? Petit enfant qui, à jamais pétrifié, pleure sous les voûtes d’une cathédrale, petit enfant des centaines de milliers de fois multiplié ! […] Petit enfant qui pleure sur un pilier d’église, là où tu devrais chanter, louer, te sentir en paix dans la maison de Dieu […] »

Personne dans l’Église ne peut être indifférent à ces crimes, qui furent une véritable idolâtrie du mal et blessèrent des êtres innocents. N’oublions jamais leur souffrance.

Ces moments vécus à Lourdes comme ce dimanche fraternel avec les personnes pauvres nous motivent pour déployer notre diaconie diocésaine en élargissant nos actions paroissiales. Car comment annoncer le Royaume de Dieu sans mettre au centre les personnes blessées ? Ce serait faire fi de la parole de Jésus-Christ lui-même. Cependant ce chemin est exigeant, je vous l’accorde, et c’est pourtant ce chemin que nous empruntons pour manifester l’amour de Dieu et fonder notre mission sur une charité authentique.

Continuons à prier en ces jours. Je vous propose la prière du synode qui s’ouvre pour tous sur la synodalité, notre être chrétien ensemble et qui concerne tous nos groupes ecclésiaux.

 

« Nous voici devant Toi, Esprit Saint ;

en Ton Nom, nous sommes réunis.

Toi notre seul conseiller,

viens à nous,

demeure avec nous,

daigne habiter nos cœurs.

Enseigne-nous vers quel but nous orienter ;

montre nous comment nous devons marcher ensemble.

Nous qui sommes faibles et pécheurs,

ne permets pas que nous provoquions le désordre.

Fais-en sorte,

que l’ignorance ne nous entraîne pas sur une fausse route,

ni que la partialité influence nos actes,

sans nous éloigner du chemin de la vérité et de la justice,

en avançant ensemble vers la vie éternelle.

Nous te le demandons à Toi,

qui agit en tout temps et en tout lieu,

dans la communion du Père et du Fils,

pour les siècles des siècles, Amen. »

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