Message 92 de Mgr Philippe Christory, Vendredi 23 octobre 2020

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22,39)

Face aux événements récents, ce commandement de Jésus-Christ rapporté par l’Évangile ce prochain dimanche interpelle fortement. Depuis quinze jours, grâce à l’encyclique du pape François, nous parlons de fraternité. Sur l’église de Vernouillet, Il a été écrit en lettres métalliques « République Française – liberté – égalité – fraternité ». Comme pour dire que l’église appartient à la commune. Ce n’est pas un cas unique dans notre belle France. Mais la République peut-elle susciter une authentique fraternité ? Le saint Père le rappelle : face à l’individualisme radical, qualifié par le pape de « virus le plus difficile à vaincre. » (n°105), c’est la fraternité qui permet la liberté et l’égalité. Or l’individualisme se répand en particulier dans les sociétés les plus favorisées, où l’entraide peut ne pas sembler indispensable. Le danger est alors grand : l’homme ne peut trouver seul sa joie. C’est ce qu’exprimait Raoul Follereau qui consacra sa vie au service des lépreux : « nul n’a le droit d’être heureux tout seul ! ».

Le désir de fraternité est commun à beaucoup de personnes ; mais comment la réaliser ? Être des frères et des sœurs, vivant ensemble, harmonieusement peut sembler un défi impossible à relever. Quelques-uns s’y opposent, les récents événements l’ont cruellement démontré.

Comme tous, je suis horrifié par le crime envers Samuel Paty ce professeur d’histoire et géographie tué lâchement à Conflans. Qui pourrait cautionner une décapitation ? Symboliquement, le mode d’assassinat est violent. Le mode opératoire est le même que celui d’autres crimes subis par des prisonniers de groupes islamiques. Comment ne pas se souvenir des vingt coptes chrétiens, revêtus de combinaisons orange, qui furent égorgés par Daech sur les plages libyennes face à la mer Méditerranée ? Ce professeur français a reçu beaucoup d’éloges posthumes, et il est touchant d’entendre ceux et celles qui furent ses élèves dirent qu’il était ce professeur que l’on n’oubliait pas. Il acceptait de dialoguer, demandant le respect de l’opinion d’autrui ; il encourageait ses élèves à construire leur point de vue de manière raisonnable et argumentée. Jamais un tel crime ne pourra être cautionné, jamais un professeur, ni personne, ne mérite d’être ainsi décapité.

Mais cela interroge sur la liberté d’expression. Il est toujours urgent de la défendre. Tant d’hommes et de femmes en sont privés en ce monde. Elle est un socle du vivre-ensemble français. Elle appartient à notre démocratie. Elle doit permettre à tout citoyen de s’exprimer sans craindre la censure, la haine, la violence, le meurtre. Je dois admettre que je n’aime pas les caricatures qui touchent à la sensibilité religieuse. Charly Hebdo en a édité de très vulgaires sur nos papes, sur des personnages religieux, sur des responsables politiques et bien d’autres. C’est un choix éditorial. Mais de telles caricatures, qu’on les apprécie ou non, ne peuvent pas justifier qu’un homme soit assassiné. Personnellement j’aime à croire que notre humanité a besoin d’un dialogue fort et libre qui autorise la contradiction, même lorsqu’elle est animée, mais qui respecte l’amour mutuel. Peut-être est-ce une douce utopie ?

Nous devons donc condamner, sans appel, cet acte barbare. Nous devons aussi prier. Pour Samuel Paty, pour sa famille, pour notre pays. Pour que la haine ne nous déchire pas. Nous devons aussi nous enraciner toujours plus dans l’amour. Je vous propose donc de poursuivre notre lecture de l’encyclique du pape Fratelli tutti. Le chapitre troisième a comme titre « penser et gérer un monde ouvert ».

Nous sommes des êtres de relation, appelés à sortir de soi-même. Le pape parle d’une « loi d’extase », expression originale, pour signifier notre besoin d’autrui en vue d’un accroissement d’être. Cela est vrai de toute relation, mais surtout lorsque nous parlons d’amour : « l’amour passe en premier, ce qui ne doit jamais être mis en danger, c’est l’amour ; le plus grand danger, c’est de ne pas aimer. » (n°92) C’est le sens du mot charité qui dans le langage courant semble négatif car associé à une forme de pitié. Or « ce qu’exprime le mot ‘‘charité’’ est que l’être aimé m’est ‘‘cher’’, c’est-à-dire qu’il est estimé d’un grand prix ». L’amour que nous nous portons les uns aux autres façonne notre fraternité, nous fait désirer le meilleur pour l’autre quel qu’il soit. En aimant, nous construisons la communion universelle. Le père Franz Stock, si cher aux chartrains depuis qu’il dirigea le séminaire des barbelés au Coudray, cultivait et enseignait l’amour mutuel pour préparer une génération de prêtres qui œuvreraient en vue d’une nouvelle entente franco-allemande après la guerre. Cette attitude évangélique concrétisait la parole de Jésus « Tous vous êtes des frères. » (Mt 23,8)

Nous adhérons volontiers au point de vue que l’amour fonde la fraternité. Mais le pape nous invite à aller plus loin et à réfléchir à ceux et celles qui vivent parmi nous comme des étrangers. Le Saint Père constate que certaines personnes vivent comme des exclus ne bénéficiant pas de relations normales avec les autres, ne voyant pas leurs besoins élémentaires être satisfaits. Ce peut être le cas de gens en situation de handicap ou encore des personnes âgées, qui se ressentent comme un fardeau pour les autres. Elles n’accèdent pas à la vie sociale normale, elles ne peuvent pas profiter de la culture, elles sont dépendantes. Or l’amour qu’elles savent offrir et susciter permet de découvrir leur richesse de cœur et leur sensibilité. Elles sont les témoins précieux de la dignité de tout homme et de toute femme, et elles apportent une part d’humanité originale.

Pour que l’amour perdure, la dignité de chacun doit être affirmée, sans distinction de peuple, de caste ou de culture, car elle est fondée sur son être même ou encore sur l’existence, depuis la conception de l’enfant jusqu’à sa fin de vie. C’est d’une importance absolue : « Lorsque ce principe élémentaire n’est pas préservé, il n’y a d’avenir ni pour la fraternité ni pour la survie de l’humanité » (n°107) nous dit le Pape. Ce n’est pas l’efficacité économique d’une personne qui lui donne sa dignité. Les États ont le devoir d’intervenir pour que chaque citoyen ait sa place, particulièrement les pauvres et les plus fragiles, car s’il est dit que nous naissons égaux, nous ne vivons pas à égalité. C’est le rôle du pouvoir politique d’offrir à chacun les conditions d’une vie digne, fraternelle et solidaire. On peut citer pour exemple l’accès inégal à l’éducation scolaire. L’Église œuvre depuis des siècles en ce sens, mais les États ont parfois laissé des populations entières dans l’ignorance pour mieux les asservir. Il est possible que vous vous sentiez, comme moi, un peu dépassé par l’ampleur du travail à réaliser en matière de solidarité, de bienveillance entre groupes humains, d’entraide destinée à tous. Le saint Père finit ce troisième chapitre de l’encyclique Fratelli tutti par une belle promesse : « si l’on accepte le grand principe des droits qui découlent du seul fait de posséder la dignité humaine inaliénable, il est possible d’accepter le défi de rêver et de penser à une autre humanité. On peut aspirer à une planète qui assure terre, toit et travail à tous. C’est le vrai chemin de la paix, et non la stratégie, dénuée de sens et à courte vue, de semer la peur ou la méfiance face aux menaces extérieures. » (n°127) Le monde est donc ouvert. Les jeunes générations bénéficient de facilités étonnantes pour se rencontrer, tant par les voyages que par les réseaux sociaux. C’est l’amour tel que le Christ le révèle qui sera la cause d’une fraternité universelle permettant de nous entraider même quand le réchauffement climatique bouleverse les équilibres humains. Nous avons dans l’Évangile un trésor à méditer et à mettre en œuvre pour voir en toute personne un frère ou une sœur à aimer et à servir. Alors se façonnera une fraternité humaine inscrite au cœur de l’homme et reliée au Dieu créateur qui nous soutient de sa grâce. Espérons donc toujours et ne nous laissons pas à aller à un pessimisme de mauvais alois. L’amour est plus fort que la haine. L’amour du Christ, qui nous a tant aimé au point qu’il a donné sa vie pour nous, est vainqueur !

Avec la Vierge Marie, confions ce temps missionnaire et livrons-nous à l’Amour.

Maintenant je vous bénis au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit.

Ensemble, prions l’Angelus.

  1. L’ange du Seigneur apporta l’annonce à Marie

R/ Et elle conçut du Saint-Esprit.

Je vous salue Marie, ….

  1. Voici la Servante du Seigneur

R/ Qu’il me soit fait selon votre parole.

Je vous salue Marie…

  1. Et le Verbe s’est fait chair

R/ Et il a habité parmi nous.

Je vous salue Marie…

  1. Priez pour nous, sainte Mère de Dieu

R/ Afin que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ.

Prions :

Que ta grâce, Seigneur, se répande en nos cœurs. Par le message de l’ange, tu nous as fait connaître l’Incarnation de ton Fils bien aimé, conduis-nous, par sa passion et par sa croix jusqu’à la gloire de sa résurrection, par Jésus, le Christ notre Seigneur.

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